Le Têteau de La Touche

Prenez la rue de la Touche, à Cour-Cheverny, et montez vers la Voie de Trubert. En bord de route, esseulé, un beau chêne pédonculé de multiples fois taillé à trois mètres de hauteur dresse sa silhouette ramassée. Il est l’ultime témoin local d’une activité ancestrale qui a profondément marqué les paysages, l’économie, mais aussi l’imaginaire des sociétés rurales durant des millénaires. 
Têtard, trogne, ragosse, émonde, sorcière, trousse, téteau... plus de deux cents mots ont été recensés en France pour nommer ces arbres jadis omniprésents dans les paysages et les cultures de toute l’Europe. L’observation est banale, les feuillus émettent depuis leurs branches ou troncs sectionnés des rejets à partir de bourgeons dormants. Cette étonnante faculté a été mise à profit par les hommes depuis probablement le néolithique afin de mettre les repousses hors de portée des herbivores. Dans le parc du château de Windsor en Angleterre vivent toujours d’incroyables trognes de chênes âgées de 1 300 ans. Car loin de les affaiblir, les coupes répétées semblent donner vigueur et longévité à ces arbres. 
Et s’ils furent si présents, c’est qu’ils eurent un impact majeur dans les activités rurales mais aussi industrielles. Avant que les énergies fossiles et l’électricité ne se généralisent, le bois était la principale source d’énergie. Avec la raréfaction générale des forêts, les têteaux furent à l’époque une alternative déterminante, compatible avec l’élevage et les cultures. Si leur implantation dans les haies est bien connue, on en planta aussi des milliers d’hectares, tant les besoins étaient forts. 
La production de fagots avec les bois de cime était considérable. Les foyers domestiques, les fours à pain, mais aussi les fours des briquetteries, tuileries, poteries, etc. en consommaient des quantités énormes. Pour satisfaire les besoins de la métallurgie en une énergie performante, c’est au charbon de bois que l’on avait recours. Transformée sur place par des charbonniers, cette production alimentait également les fonderies et forges. Quant à la production de bûches pour le chauffage, c’est l’usage qui, dans ce domaine de l’énergie calorifique, perdure et connaît même aujourd’hui un regain d’intérêt. Mais il y avait bien d’autres usages liés à ces arbres. À commencer par le bois d’oeuvre, depuis la vannerie avec les osiers, jusqu’aux bois de charpente et de menuiserie. Selon les régions et les essences, se déclinaient de multiples usages domestiques, parfois inattendus. Dans la vallée du Cher par exemple, des saules têtards étaient taillés tous les deux ans afin d’en fendre les rejets puis de cercler les tonneaux. L’emploi du feuillage comme fourrage pour le bétail enfin, était répandu dans toutes les régions. 

Les têteaux aujourd’hui 
Au-delà de leur valeur culturelle, esthétique, paysagère, les têteaux sont devenus un précieux réservoir de biodiversité. Très progressivement au cours des siècles, ils ont en effet remplacé les arbres mutilés, creux, sénescents, pourrissants, désormais absents de nos forêts aseptisées. Une foule d’organismes vivants profitent des mutilations infligées aux têteaux pour s’y établir. Des champignons et de nombreux autres micro-organismes dont l’inventaire reste à réaliser s’installent sur les zones non cicatrisées et entament un incessant travail de pourrissement du bois. Des cavités se forment peu à peu et un processus permanent de formation de tissus vivants de la part de l’arbre et de destruction de la part de cortèges successifs de pourrisseurs se met en place. Au fil du temps, les cavités vont se rejoindre pour n’en former plus qu’une seule au centre du tronc, que les résidus de destruction du bois, les feuilles, les apports aériens, vont remplir d’un épais dépôt de terreau. 
Ce terreau sera le lieu de vie de larves d’insectes extrêmement spécialisés dans la digestion du bois pourrissant, mais aussi extrêmement raréfiés du fait de la raréfaction de leurs lieux de vie. Le piqueprune est l’une des plus emblématiques de ces espèces. Sa larve vit quatre ans dans le terreau. Lorsqu’il en émerge, l’adulte ne sera capable de voler que quelques jours et sur une distance de quelques centaines de mètres seulement. Faute de trouver un arbre creux avec une bonne grosse épaisseur de terreau, il n’y aura pas de nouvelle colonie… C’est pour avoir fait respecter de telles exigences écologiques que le pique-prune, espèce protégée, est maintenant connu dans un département voisin pour être l’insecte qui arrête les autoroutes trop hâtivement dessinées. Un têteau est capable d’accueillir un nid de ramier dès la première année de sa création. Mais au fil du temps, le système va se diversifier et champignons, mousses, lichens, oiseaux, amphibiens, reptiles, mammifères, insectes, vont venir s’alimenter, s’abriter, se reproduire, s’accrocher à ces si particuliers et si complexes écosystèmes que sont les têteaux. 
Le têteau de la Touche, désormais seul de son genre au milieu de sa plaine, symbolise ainsi les rapports étroits et déterminants qu’entretenaient nos anciens avec ces végétaux et évoque des paysages et des usages totalement oubliés. Ce seul aspect mériterait que l’on redécouvre et entretienne les survivants, probablement envahis de taillis ou repris par la forêt. L’aspect biodiversité qui leur est lié fait que la préservation et la création de nouveaux têteaux devient un réel enjeu. Alors pourquoi ne pas voir réapparaître au long d’un de nos chemins les silhouettes tourmentées d’une colonne de « sorcières » s’éloignant dans la brume du soir ? 

Bibliographie : Les trognes. L’arbre paysan aux mille usages. Dominique Mansion. Ed. Ouest-France. 2010. 


Le Castor - La Grenouille n°22 Janvier 2014